LES FOLIES AMOUREUSES
Jean François REGNARD
PREMIER ACTE
SCENE II
ALBERT. :
J'entrevois quelque objet qui marche et qui recule.
Approchons. Qui va là ?'Personne ne répond.
Ce silence affecté ne me dit rien de bon
LISETTE.
Je tremble
ALBERT. :
Des filles sans intrigue, et qui sont retenues,
Sont, à l'heure qu'il est, dans leur lit étendues, Dorment tranquillement,
et ne vont point sitôt Prendre dans une cour ni le froid ni chaud.
LISETTE à Albert
Et comment, s'il vous plaît, voulez-vous qu'on repose
Chez vous, toute la nuit,on n'entend d'autre chose
Qu'aller, venir, monter, fermer, descendre, ouvrir,
Crier, tousser, cracher, éternuer, courir.
Lorsque, par grand hasard, quelquefois je sommeille,
Un bruit affreux de clefs en sursaut me réveillee.
Je veux me rendormir, mais point : un juif errant,
Qui fait du mal d'autrui son plaisir le plus grand,
Un lutin, que l'enfer a vomi sur la terre
Pour faire aux gens dormants une éternelle guerre,
Commence son vacarme, et nous lutine tous.
.ALBERT.
Et quel est ce lutin et ce juif errant?
LISETTE.
Vou!
ALBERT.
Moi ?
LISETTE.
Oui, vous. Je croyais que ces brusques manières
Venaient de quelque esprit qui voulait des prières; Et, pour mieux m'éclaircir,
dans ce fâcheux état, Si c'était âme ou corps qui faisait ce sabbat,
Je mis, un certain soir, à travers la montée,
Une corde aux deux bouts fortement arrêtée
Cela fit tout l'effet que j'avais espéré.
Sitôt que pour dormir chacun fut retiré,
En personne d'esprit, sans bruit et sans chandelle
J'allai dans certain coin me mettre en sentinelle
Je n'y lus pas longtemps, qu'aussitôt patatras
Avec un fort grand bruit, voilà l'esprit à bas
Ses deux jambes à 'faux dans la corde arrêtées
Lui font, avec le nez, mesurer les montées.
Soudain j'entends crier : A l'aide ! je suis mort
A ces cris redoublés, et dont je -riais fort,
J'accours, et je vous vois étendu sur la place,
Avec une apostrophe au milieu de la face;
Et votre nez cassé me fit voir par écrit
Que vous étiez un corps et non pas un esprit.
ALBERT.
Ah ! Malheureuse engeance ! Apanage du diable C'est toi
qui m'as joué ce tour abominable Tu voulais me tuer avec ce trait maudit ?
LISETTE.
Non; c'était seulement pour attraper - l'esprit.
