Ma petite jeanne,
C’est vrai que tu es petite. 
Je dis tu, je suis plus courageux en mer
que dans le bistrot de ton père.
Je profite d’un grand clipper qui revient du Chili
avec une cargaison de laine pour envoyer cetteLettre.
Elle sera au chaud pour traverser l’hiver austral.
Il se perd des bateaux parfois
J’espère que Celui-là arrivera.
Tu ne m’as jamais demandé mon nom.
Je m’appelle Ange.
Moi bien sûr Je sais que tu t’appelles Jeanne.
Là-bas, je n’ai jamais osé le prononcer.
Mais je savais déjà en le murmurant que
c’était doux comme une pelote,
un vent chaud, un petit chat mouillé.
Ici, je peux le répéter à l’infini des vagues,
à l’écume,
à la mâture avant de m’endormir,
pendant le quarts à l’aube,
devant ma gamelle, comme une prière.
En frottant le pont avec la peau d’une roussette.
Je dis Jeanne muettement devant le capitaine,
les officiers les matelots à l’étoile du berger,
aux femmes noires qui dorment sur les quais.
J’écris Jeanne avec l’encre des poulpes,
Jeanne longue comme la houle,
toi si petite derrière le comptoir de ton père.
Je l’ai gravé sur le bois rouge du brésil,
sur les barils d’eau, sous la lisse.

Je l’ai écrit sur des mouchoirs d’Espagne,
des soies de Chine et même hier sur les ailes
des poissons volants
Je t’ai écrit tant de lettres
jetées par-dessus bord
que le fond de la mer sait que Ange aime Jeanne.
J’ai si peur que cette lettre n’arrive pas et
j’ai si peur qu’elle arrive.
J’ai si peur que tu dises non et
j’ai si peur que tu dises oui.
J’ai tant de nuits dans mon hamac
avec les yeux ouverts.
Je n’ose embrasser que ton front.
Nous appareillons pour le cap Horn
puis les Côtes d’Afrique,
les îles du Cap Vert, Lisbonne et la Rochelle.
Ange.
"Les hommes à terre " : Bernard Giraudeau